Dossier: Un mental fort

Quand la pression se fait ressentir

Que ce soit au travail, à l’école, pendant les loisirs ou au sport: dès notre plus jeune âge, nous devons être performants. Mais comment faire face quand la pression devient trop forte? Kathrin Lehmann, joueuse professionnelle de foot et de hockey sur glace, nous livre son témoignage.

Texte: Kathrin Lehmann; photo: Magnus Neck

«You’re simply the best»: la voix de Tina Turner résonne dans mes écouteurs. J’embrasse le poteau gauche, j’agrippe la barre transversale, j’embrasse le poteau droit, je me positionne au milieu de la cage et je regarde le drapeau du poteau de corner. Dans ma tête, je me vois attraper le ballon par-dessus la tête des joueuses. Je célèbre intérieurement ce mouvement, mon cœur bat au rythme de la chanson, ma respiration est régulière. J’attends avec impatience chaque corner, je suis mentalement prête. La musique me transporte, le dernier morceau que j’entends debout au moment du penalty est la marche triomphale de l’opéra «Aïda» de Giuseppe Verdi. Je suis en osmose avec le terrain, je sens la puissance de la cage derrière moi – je me sens forte.

De meilleures performances riment avec pression accrue

C’était dans cet état d’esprit que je me préparais aux matchs. J’adorais ça et cela me manque. Pour moi, il n’y avait rien de mieux que l’épreuve finale de la rencontre. J’ai toujours voulu jouer avec et contre les meilleures joueuses. Mon objectif était donc de trouver un environnement qui corresponde à ce souhait. Je savais que le succès devait aussi passer par mon corps, mon cœur et ma tête.

Au fil des ans, la «scène professionnelle» sur laquelle je me produisais gagnait en attrait. Il y avait aussi plus d’argent en jeu et, par conséquent, une attente du public. Sans oublier, bien sûr, ce scepticisme, cette idée préconçue, que l’on peut entendre encore et encore, comme un ballon cognant contre un mur: «C’est impossible de jouer en même temps au foot et au hockey sur glace à un tel niveau. Attends un peu», était-il écrit sur le ballon qui n’arrêtait pas de rebondir. Pourtant, de passer sans arrêt du foot au hockey sur glace était pour moi la chose la plus naturelle au monde, c’était ma passion, ma différence, ce qui me distinguait.

Je décide de ce que je veux écouter!

Une pression qui n’est pas uniquement perceptible de l’extérieur

Plus j’avais du succès, plus j’étais admirée et plus cette petite musique intérieure retentissait dans ma tête: «Attention, si tu fais une erreur, ce sera la faute du hockey sur glace. Tu en fais trop, tu mets ton corps à trop rude épreuve, tu ne peux pas tenir la cadence dans ces deux disciplines...»

Non pas que je prêtais beaucoup d’attention à cette mélodie, mais c’était une goutte d’eau qui creusait le rocher de ma résilience. Et lorsque j’étais fatiguée, émotionnellement ou physiquement, cela me gênait considérablement. La goutte devenait un tambourinement, puis tout un orchestre et, à la fin, j’entendais le chœur entonner et presque crier «tu DOIS» et «PAS d’erreur»! Ce n’était plus la musique entraînante d’un tube, mais plutôt une sonate puissante qui finissait par m’user: j’étais rongée à la fois intérieurement et nerveusement par cette mélodie qui n’arrêtait pas de me mettre en garde.

Et un beau jour, la légèreté, le jeu, la créativité, la force mentale n’ont plus été au rendez-vous. J’ai commencé à faire des erreurs. Chaque déclaration des entraîneurs me faisait l’effet d’un coup de couteau, chaque adjectif inapproprié dans les médias celui d’un fer rouge sur ma peau, les situations que je redoutais dans les matchs sont devenues des épreuves. Tout à coup, mes pensées m’ont fait l’effet d’une glu devenant de plus en plus collante au fur et à mesure que j’essayais de me calmer, comme un chewing-gum qui colle entre les doigts.

Se confier à quelqu’un peut être libérateur

Je me souviens encore très clairement d’une nuit particulière lors de ma première année sous contrat au Bayern de Munich. Je m’étais réveillée en sueur: mon rêve n’était qu’entraînements et matchs et pourtant, je ne pouvais pas l’arrêter. Je ne dormais plus, mais je n’arrivais pas à chasser les images de ma tête ni à me rendormir.

Hors de question de revivre une telle nuit – être prisonnière d’un rêve et ne plus pouvoir se réveiller – cela ne me correspond pas! J’ai été soulagée de pouvoir me confier à une autre joueuse qui était également très performante. Son allemand n’était pas très bon, mais ce n’était pas grave, elle ressentait exactement ce que je voulais lui dire.

Elle m’a simplement dit: «Ka, tu es ici parce que tu es Ka.» Cette phrase prononcée à ce moment-là m’a fait prendre conscience de ma situation. Le fait de me confier à quelqu’un et de savoir que cette personne m’écoutait a probablement été le moment le plus salvateur jusqu’ici. 

Il n’est pas nécessaire que tout ait un sens. Pas besoin de mettre une explication sur chaque chose

Autodétermination et prise de conscience

J’ai appris à vivre pleinement les moments présents – qu’ils soient agréables ou difficiles, mais surtout aussi les moments neutres. Ces derniers étaient, par exemple, les voyages en car, les cours à l’université ou lorsque je sortais avec des amis qui n’étaient pas issus du milieu du sport. Je pouvais alors interagir en pleine conscience avec mon environnement, observer et découvrir certains aspects de ma personnalité. Qui est en train de me parler? Avec qui ai-je envie de discuter? Qu’est-ce qui a bien marché? Qu’est-ce qui était bizarre? Qu’est-ce qui m’a fait rire? Quel orchestre suis-je en train d’écouter? Quel genre de musique ai-je envie d’écouter en ce moment? Parfois j’écrivais ce que je ressentais, parfois je me confiais à mes chiens, parfois à mes amis. J’avais besoin d’exprimer ce que je ressentais d’une manière ou d’une autre.

Et j’ai appris qu’il n’est pas nécessaire que tout ait un sens. Pas besoin de mettre une explication sur chaque chose. En vivant consciemment les moments neutres, j’ai développé une technique simple et efficace qui me permettait de changer moi-même la «petite musique intérieure»: débrancher les écouteurs, les rebrancher au téléphone portable, prendre une grande inspiration et appuyer sur play. Je décide de ce que je veux écouter!